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vendredi 6 décembre 2013

Porte de la Paix céleste (Shan Sa)


 (lu le 5 décembre 2013)

Un roman de l'auteur Shan Sa, pour laquelle j'avais déjà lu son superbe roman La joueuse de go et que je trouvais formidable. Dévoré en une journée, durant un retour de train, en moins d'une heure. Il y a 140 pages seulement, et c'est superbe.

Résumé en trois mots : Chine, amour et poésie

Que dire en sus à ce roman ? Déjà, je suis devenu fan de l'auteur. Pour ... plusieurs raisons. Déjà le style littéraire, qui est à mi-chemin entre la poésie et le roman, sans parler de la façon de présenter les paysages et les personnages. C'est juste extraordinairement beau, bien fait et tout semble ciselé, j'adorerais le lire à voix haute. C'est tellement bien écrit ... Ensuite le découpage qui te fait engloutir le roman en deux coups de cuillère, l'avancée de l'intrigue, entre le contemplatif et la fluidité, les personnages intéressant et subtils, la façon d'être très silencieux, ne prenant que très peu part aux émotions des personnages, laissant le choix d'interprétation entièrement au lecteur ... C'est tellement bien fait, j'en redemande. Curieusement la lecture m'a rappelée Soie d'Alessandro Baricco. C'est un peu ce même style, beau et poétique et tellement prenant. Et rythmé, incroyablement rythmé. C'est exactement ça que j'aime.

L'histoire est très différente de La joueuse de go mais en même temps très proche, avec des personnages qu'on retrouverait presque et en même temps d'autres sujets, une autre manière d'aborder et une autre façon de faire cette histoire. C'est comme deux facettes d'un même rapport entre personnages, exploitées chaque fois à leurs maximum. Et le style chinois à tellement de classe ...

Que rajouter ? Lisez-le, c'est un excellent livre et son style à lui seul suffirait l'achat. J'ai hâte de trouver un recueil de poésie de l'auteur. Je crois que je pourrais parler des heures de cette auteur, mais je m'en abstiendrai.

(Chronique n°104)

samedi 30 novembre 2013

Milles femmes blanches (Jim Fergus)

Enfin fini ce livre qui aura duré tout de même près de une semaine, ajourné régulièrement avec d'autres lectures qui s'intercalèrent, et également des fatigues qui m'empêchèrent de finir ce que je lisais. Mais là j'en suis enfin venu a bout. C'est pas trop tôt, et je peux maintenant vous dire ce qu'il en retourne. Vous êtes prêt ? Alors commençons avec ce livre sur les amérindiens !


Résumé en trois mots : Cheyennes, XIXème et Conquête de l'ouest

Le récit est une fiction mais j'ai eu du mal à déterminer s'il se basait sur des éléments réels, et apparemment ce serait le cas. Mais je n'en suis pas certain, donc je table sur un non, charge à vous de croire ce que vous voulez ensuite.
C'est à la fois une épopée, une découverte de civilisation, un choc de culture et également une transformation du personnage principal auxquels nous assisterons. De quoi mettre l'eau à la bouche !

En fait, je vais tout de suite poser ce que je reproche au livre : la mentalité des protagonistes. C'est le principal frein que j'ai eu à ma lecture, mais qu'est-ce qu'ils sont cons ! Passez-moi l'expression, mais j'en aurais étranglé la moitié sinon plus, et plus d'une fois j'ai du m'arrêter tant la mentalité me semblait arriéré. Après, je ne peux que saluer l'auteur qui retranscrit à mon avis parfaitement ce que pouvaient penser ces dames. Tellement bien fait que j'ai du fragmenter ma lecture.

Outre ce défaut qui n'en est pas un (après tout, c'est une qualité que d'avoir su énerver son lecteur devant la mentalité d'un personnage), je dois dire que tout est bon. Ou presque.
Déjà le style d'écriture est bien rapporté, mélange entre le style d'un journal intime qui a vocation d'être lu par la suite et auteur contemporain qui doit tenter d'accrocher le lecteur. Le compromis est bien trouvé et j'ai eu un sentiment de crédibilité sur toute l'ouvrage, bien que certains passages sont clairement romancés et non pas tirés d'un journal intime. Mais je ne me rendais jamais compte de la transition, et c'est vraiment superbement bien fait.
Ensuite, comme dit, la recherche historique est très bien faite, à la fois dans les mentalités mais aussi dans les comportements des uns et des autres. Des Cheyennes évidemment, puisqu'une bonne partie du livre se passe chez eux, mais aussi des autres, car c'est aussi le portrait de bigotes, de soldats, de femmes délaissées par leur propre patrie qu'on trouvera. Des personnages bien campés, chacun intéressant à sa manière et jamais arrêté de façon manichéenne. Ici encore, la réalisation ne s'est pas trompé.
Encore un bon point : le rythme, qui est prenant car assez lent pour permettre de détailler les paysages et les mœurs de tout ceux qui croiseront la route de l'auteur. C'est une alternance subtile qui permet de comprendre la façon de vivre en même temps qu'on apprécie tout ce qui se passe autour, les saisons, les paysages, les lieux. Et les lâchetés, les traitrises, les faiblesses, tout ce qui touche au comportement humain. Le tableau d'ensemble est prenant.
Enfin, l'auteur à su rendre le personnage principal attachant, en mélangeant à la fois sa curiosité et sa fougue, son dynamisme, et en mettant également dans le plat des relents de "civilisations XIXème", de foi mal placée et de pudibonderie qui font les imperfections d'une femme au caractère bien trempée.

Bref, j'ai énormément apprécié ce livre qui fut pourtant dur à lire principalement parce que la mentalité des protagonistes m'énervait au plus haut point. Mais tout le reste est bon, aussi bien le style que tout ce qu'on apprends sur cette époque dans cette partie du monde, voir la façon de vivre à l'indienne, qui est loin d'être l'idylle trop souvent rapportés par ceux qui veulent un monde meilleur. La vie dans les grandes plaines était loin d'être facile, c'est un bel aperçu qui nous est donné, mais également de la condition de la femme dans les USA naissant. Là aussi, on en apprend beaucoup et pas forcément des meilleurs. Pour plus de détails, référez-vous au livre, il vous emmènera dans une histoire assez saisissante que j'ai beaucoup apprécié et que je recommande.

(Chronique n°101)

dimanche 17 février 2013

Lettres d'amour d'un soldat de 20 ans (Jacques Higelin)


Si je vous parle de livres de chevet, voyez-vous ce que c'est ? C'est ces livres qu'on a tellement aimé qu'ils trônent fièrement sur notre côté de lit, à portée de main, là où l'on sait qu'ils peuvent être attrapés et relu en permanence. Je pense que tout le monde a un ou deux livres qui trainent là-dessus, utilisés dans les moments opportuns, ceux qu'on connait par cœur à force de les relire, qu'on savoure à nouveau lorsqu'on a un petit moment ou simplement l'envie. Ce sont des livres usés, au pages cornés, qui ont vécus, mais qui sentent toujours une odeur familière, dont les pages nous sont tellement belles. L'attachement à ce livre est souvent inexpliqué, on l'aime sans trop savoir pourquoi. Il est juste là, dans votre cœur et près de votre main.
Vous connaissez ce genre de situation peut-être. Vous avez aussi sans doute un chouchou qui traine dans un coin, bien à l'abri, que vous prêtez uniquement en étant absolument sur de le revoir, que vous rachèterez immédiatement si vous le perdez. Vous connaissez ? Fort bien. Parce que c'est de ce genre de livre dont je vais vous parler maintenant. Un livre qui est tellement beau que j'en suis encore à présent tout ému en le lisant. Je l'ai sur ma table de chevet, il est relu au moins une fois par mois, et m'inspire énormément.
Ce livre est d'autant plus particulier qu'il est d'une forme et d'une conception inattendu, et d'un auteur qui n'en est pas un, puisqu'il n'écrivit jamais de livre, et surtout qu'il n'a publié que ce livre là à ce jour. Ce qui semblerait logique, puisqu'il n'est pas auteur. Pas un auteur de littérature, s'entend. Un auteur de texte. C'est très différent.

Résumé en trois mots : Vie, Beauté et Dynamisme

Cet ouvrage est très particulier. Tout d'abord, c'est un roman épistolaire. Et non, ce n'est pas un roman. Pas dans le sens où on l'entend habituellement. Ca y est, je m'embrouille à la deuxième ligne. Bon, clarifions la chose : c'est un recueil de lettre. Qui forme un roman. Euh, non, une histoire complète. Enfin, presque. Ça forme une histoire quoi. Et d'ailleurs on s'en fout de l'histoire. .... Je ne suis pas très clair là. Bon, essayons de présenter la chose autrement.
En fait, je dirais volontiers que c'est de la poésie. Mais là je vous embrouille d'avantage, c'est certain. Parlons de l'ouvrage. Déjà, qu'est-ce que c'est ? Des lettres. Je pense que tout le monde avait compris, mais ce sont des lettres. Plein de lettres. Écrites par Jacques Higelin. Voila, on progresse.
Jacques Higelin les a écrites durant son service militaire de deux ans, dont une partie en Allemagne et une autre en Algérie. C'est donc une aventure s'étalant sur deux ans que nous lisons, avec toute les péripéties qu'elles peuvent contenir. Et encore ... Jacques Higelin les a adressées à son amour du moment, une femme dont le nom est tue, mais qu'il surnomme Pipouche. Un petit nom tendre et affectueux, tandis que lui s'en colle plusieurs. Le livre fait 250 pages, avec des gros trous dans la chronologie. De fait, les lettres donnent un semblant d'histoire, mais en fait on n'a pas vraiment de récit au jour le jour. Ce sont des lettres d'amour, pas un journal des aventures. Le service militaire, nous ne le verrons presque pas. Encore une fois, ce sera surtout l'émotion qui prime.
Les lettres sont écrites entre 1960 et 1962, mais le roman est édité seulement en 1987, lorsque la femme à qui les lettres sont adressées à remis ces lettres à Higelin. Vingt-cinq ans après. Pourquoi, je ne sais pas, mais j'aurais bien aimé le savoir. Sans doute que vingt-cinq ans après, ces lettres la touchaient-elles autant. Une façon de montrer ce que leur amour a été. Ou de le rappeler. Je ne sais pas ....


Au fait, vous connaissez Higelin ? Non ? Mais si, celui qui chantait cette fameuse chanson : Tombé du ciel ! Vous savez "Tombé du ciel, à travers les nuages, quel heureux présage pour un aiguilleur du ciel ....". Higelin, c'est un chanteur français qui m'a fait souvent rêver avec ses chansons un peu déjantés, souvent humoristiques, parfois sérieuses, des fois tristes, presque toujours remplie d'une émotion. Son CD est juste extraordinaire, mais Alertez les bébés, Caviar pour tous et Champagne pour les autres sont également des merveilles avec les chansons La croisade des enfants, Champagne, Le Minimum ou encore J'suis qu'un grain de poussière. Tiens, je pense que je vais le réécouter durant la rédaction de cette chronique. Le temps de trouver le CD .... Et voila, c'est parti !

Alors je précis que je trouve que Jacques Higelin est un véritable poète dans plus d'une œuvre. Et pourtant, ce n'est pas un chanteur que j'écoutais souvent. J'ai surtout découvert avec ce livre, et j'ai ensuite apprécié ses œuvres musicales qui renferment elles aussi des trésors de langues. Car Higelin aime à manier la langue. Une langue que nous connaissons tous bien si vous me lisez : le français.
En effet, Higelin va prendre la plume et écrire à sa fiancée des lettres d'amour d'une beauté pour l'instant inégalée dans mon répertoire de livre à ma disposition. Je dois dire que c'est tellement marquant pour moi qu'il est devenu ma référence en la matière. Je me dis toujours que le jour où je saurais écrire à la fille que j'aime des phrases et des lettres aussi belles que celles que j'ai déjà lu ici, je pourrais être véritablement heureux de mes écrits.
En fait, les lettres sont très curieuses. Ne commençant pas forcément par un bonjour ou une formule classique, se concluant à chaque fois par une autre manière, toujours dans une beauté incroyable, nous avons le droit à tout un panel de lettres, jalouse, colérique, amoureuse, inquiète, blasée, etc ... Les deux dernières étant les plus belles je pense. Elles sont écrites à la fin de son service militaire, lorsqu'il apprend que leur relation est finie. L'avant-dernière est belle, mais la dernière est sublime. Il est déjà au courant que c'est fini, sait qu'il ne faut plus rien attendre, mais écrit une lettre en réponse à une que la fille lui à écrite. Et là, nous avons un aperçu de ce que la langue peut être belle. Elle est juste sublime, autant dans la forme que dans le fond, et les derniers mots de la lettre forment une conclusion parfaite.

Ce qui est parfaitement sidérant, c'est qu'on aurait presque l'impression que les lettres ont été écrites pour un livre, mais en fait non. C'est vraiment des lettres personnelles, qui s'adaptent totalement au livre. D'ailleurs elles sont toutes fraiches, spontanées, très belles et remplies d'émotions. La façon d'écrire en plus est très prenante et nous prend à la gorge, les émotions traversent sans aucun souci. J'ai été largement contaminé.
Pour vous donner un exemple de ce que j'appelle la beauté de la chose, voila quelques extraits piochés au hasard. Ils sont à chaque fois à la fin de la lettre. C'est beau :

      "Vous m'avez réappris la fraicheur d'aimer"
"Je t'aime, tu es belle, tu es vie.
J'existe pour et par toi"
      "Je vous sens très fort près de moi
      et nous nous aimons"
Je ne sais pas pour vous, mais moi je trouve cette façon de faire juste magnifique. Beaucoup comparent les textes du recueil à des poèmes de Baudelaire. Personnellement je n'ai jamais lu de Baudelaire, mais je serais d'accord avec ce qu'on dit généralement de lui et de ces textes.
Ce qui ressort également, c'est la vie de Higelin. Il aime la vie, il aime la musique, il aime cette fille, et tout cela ressort à travers les pages. C'est un dynamisme incroyable, un torrent d'énergie qui traverse les pages et nous irradie. Les lettres ne sont absolument pas nostalgique, mélancolique ou dépressive. On est dans l'éclatant, dans le rayonnant, dans quelque chose qui bouge et qui donne envie de danser, d'un bout à l'autre. C'est vivant, éclatant de vie comme un beau jour d'été, le soleil rayonnant, il fait chaud et le piano qui joue en arrière-plan. (pour ce paragraphe j'ai écouté cette chanson, ce qui explique la teneur. Mais il reste vrai !);


En clair, le livre est un livre d'amour, mais à mille lieux d'un truc cul-cul et gnangnan. C'est plein de vie, rayonnant d'amour, à l'image de sa musique. Une belle histoire d'amour, mais également un amour pour tout le reste, et spécialement pour la musique. Jacques Higelin tel que nous le connaissons apparait dans ces lignes, le personnage se dessine s'affirme. Nous avons le droit à des scènes superbes, des citations extraordinaires, et une fin en apothéose. Je dirais qu'il s'agit du plus beau livre d'amour qu'il m'ait été donné de lire dans ma vie. Un must-have, et plus encore. A tout ceux qui aiment quelqu'un et qui veulent savoir comment écrire quelque chose de beau à son attention, prenez-en de la graine !

(Chronique n°15)

Allez, pour finir, voici l'introduction du livre :
"Un soir, vous êtes passé. On s'est assis l'un en face de l'autre ... Vous étiez sombre. Vous disiez les choses sans les dire. J'essayais de comprendre vos demi-mots. Je vous écoutais, je souhaitais être la complice de vos tourments, celle à qui on dit tout, celle qu'on rencontre l'espace d'un instant, à qui on crache sa vie dans l'espoir qu'elle entendra.
Peut-être n'étiez-vous pas venu pour parler, vous aviez seulement besoin d'aller mieux, d'être ailleurs. J'avais envie de vous voir sourire, de vous lire une histoire, une histoire vraie, écrite et racontée par vous, par nous, de vous laisser venir, de vous laisser entrer dans ce jardin secret où j'ai gardé vos lettres, là où le temps s'est arrêté"...
Pipouche

dimanche 10 février 2013

Presque (Manu Larcenet)


Pour la dixième chronique, j'ai décidé de marquer le coup. Je ferais sans doute pareil avec la vingtième, la cinquantième et la centième (qui est déjà rédigée d'ailleurs. Mais je la garde au chaud). Donc pour l'occasion, parlons d'une petite BD qui m'a particulièrement marquée, notamment pour mon engagement personnel et ma façon de voir les choses. C'est donc peut-être un peu plus polémique, mais en tout cas je vous promet que je ferais tout mon possible pour ne pas faire de pamphlet virulent, et je resterais courtois et poli, promis. Par contre, je parlerais plus longuement de l'auteur et de ses livres, car c'est une bête de la scène actuelle de la bande-dessinée française. Et même de la bande-dessinée en générale en fait. Je crois bien que nous avons là un des nouveaux Dieux de la BD. Ce n'est pas de l’exagération que de dire ça, ce bonhomme est vraiment dément dans son genre, une masse de BD qui vous prend au cœur, mais également aux zygomatiques. Un auteur également très intéressant à découvrir, en parallèle de son œuvre. C'est pourquoi aujourd'hui nous accueillons le grand Manu Larcenent et son œuvre Presque !


Résumé en trois mots : Armée, Traumatisme et Poésie

Ah, Manu Larcenet .... Vous en entendrez encore souvent parler, c'est certain. Il fait partie de ces auteurs qui vont apparaitre plus d'une fois sur le blog. C'est bien simple : Larcenet marque de son empreinte la bande-dessinée moderne. Plus de vingts ans de services, et encore du jus sous la pédale. Incroyable ...

Déjà, qui est Manu Larcenet ? C'est une auteur très sympathique nommée plus exactement Emmanuel Larcenet, un dessinateur né en 1969 du côté de Paris. Il démarre dans la bande-dessinée en 1995 en collaborant avec Fluide Glaciale, puis en créant Les rêveurs, une maison d'édition avec un collège : Nicolas Lebedel. C'est au sein de cette maison d'édition qu'il publiera plusieurs de ses albums, notamment Presque, Ex Abrupto, ou Dallas Cow-boy.
Il collabore avec Trondheim (un autre grand nom qu'il faut retenir) sur la série Donjon (une autre série qu'il faut retenir). Entre 2003 et 2008 il publie chez Dargaud sa fameuse série Le combat ordinaire  avant de se lancer dans la série Blast en 2009, série qu'il est encore en train de rédiger à l'heure actuelle (il en est au tome 4, le 3 est sorti le 5 octobre dernier).

Cet auteur, au-delà d'une biographie classique, est un auteur ancré dans son époque et qui s'attache à en faire ressortir ce qu'il y ressent. Dans de nombreux albums il exploitera des thèmes qui lui sont chers, et il se met bien souvent lui-même en scène pour ses livres les plus intimistes.

Dans ses sujets de prédilections, nous avons notamment la relation au père et sa mort, les conflits internes autour de très nombreux sujets, ses crises d'angoisses, la photographie (il est un grand amateur de cet art), la paternité, la place de l'artiste à la fois dans la société et dans le monde, ainsi que d'autres (relation à l'autorité, retraite du monde etc ...). Ces sujets sont développés selon plusieurs points de vue, que j'aborderais plus longuement dans une chronique sur Le combat ordinaire. Pour aujourd'hui, nous nous contenterons d'un récit intimiste et personnel, sur une période de sa vie qui ne fut pas facile et qui l'a marqué profondément. L’œuvre est curieuse d'ailleurs puisqu'elle va osciller entre deux tons, mais je vous explique tout cela par la suite.


Donc, Presque est une BD qui va traiter de son passage sous les drapeaux, en clair son propre service militaire. Je précise déjà quelques petites choses en rapport avec mon ressenti vis-à-vis de l'ouvrage. Je n'ai pas connu le service militaire, étant trop jeune pour cela. Je n'ai eu droit qu'à la journée d'appel à la défense, journée chiante au possible mais qui était nécessaire. Ensuite, mon père n'a pas fait le service, et je n'ai jamais eu vraiment d'échos de la part de mes oncles (même si l'un dit que c'était une période très sympathique de sa vie). En clair, je ne connaissais pas grand-chose au système de fonctionnement du service, et c'est en toute insouciance et en toute gaité de cœur que je me suis penché sur cet ouvrage que je n'ai lu que pour avoir vu qu'il s'agissait d'un immanquable de mon site de BD préféré, BDtheque.
Déjà, regardez moi ce trait. Regardez le bien. N'est-il pas superbe en noir et blanc, avec des jeux d'ombres uniquement, sans contour précis, avec des taches qui semblent s'éparpiller partout sans ordre logique. Et pourtant, le dessin est très précis, et loin d'être brouillon. Il est sombre, torturé, propre à un récit intimiste. Mais ce dessin n'est pas seul, il y aura une autre forme dans le livre. Regardez donc la deuxième image ci-dessous. C'est du dessin qui fait plus proche du comique que d'une œuvre noire et sombre, n'est-ce pas ? Et pourtant, je peux vous garantir qu'il parvient sans grande peine à faire rejaillir des émotions via ce dessin très simple et tout gentillet, mignon. Le décalage avec le propos plutôt noir va sacrément jouer, et le retour aux cases sombres et tordues vont rajouter encore à l'effet dramatique des passages. D'autant que des alternances vont se faire avec des passages muets, d'autres simplement imaginés, des passages de rêves, et même des passages presque psychédéliques. Le tout va faire voyager le lecteur entre différentes émotions, soulevant d'autant plus l'horreur du récit lorsqu'on retombe à pieds joints dedans. C'est une façon de mettre en scène artistiquement qui est juste parfaite. Tout va se jouer avec ces alternances, et rythmés avec la voix off qui donne le ton de l'ouvrage.


D'ailleurs, parlons en de la voix off. Car si vous avez zoomés sur la première image que je vous ai mis, vous aurez noté que Larcenet parle dans le récit à la première personne. Il nous narre directement les événements auxquels il a prit part et la façon dont il a ressenti les choses. Mais ce n'est pas tout ! Car avec plusieurs interventions, notamment au début, et ensuite dans les dialogues imaginaires avec sa mère, il nous fait comprendre de façon très simple, que nous ne pouvons pas comprendre. C'est un traumatisme personnel qui le ronge, et il nous le livre simplement sans artifice. Jusqu'au bout, avec un final qui est également le sommet de l'album, vous voyez sans pouvoir rien changer, rien faire. Il n'y a pas d'action noble à entreprendre, de pétition à signer, de manif à faire. C'est déjà passé, tout est trop tard à présent. Par contre, l'ampleur du choc est encore là, et vous pouvez seulement assister à tout ces événements sans rien faire. C'est d'ailleurs assez horrible de suivre le cours de tout sans rien faire que de ressentir. Et d'ailleurs, au final, vous n'en aurez pas beaucoup appris, vous n'aurez pas un beau récit qui fait réfléchir. Enfin, si, en un sens, mais ce n'est pas de la philosophie, c'est juste du ressenti, des émotions. Poignantes, violentes, mais elles sont là, bien ancrées dans le récit et prêt à en jaillir pour vous assaillir. Il vaut mieux être préparé, c'est du brutal, comme aurait dit Bertrant Blier.

Et donc, dans tout cela, vous suivrez Manu Larcenet dans son service militaire, depuis ses débuts lorsque son père le déposa devant la caserne, jusqu'à ce que tout soit fini, qu'il soit rentré. Mais ne vous attendez pas à un exposé de la vie à la caserne. En fait il ne l'expose quasiment pas. Vous aurez seulement quelques bribes avant d'avoir l'épreuve finale, où il était en "situation réelle". C'est le gros du livre, les quelques jours passé à attendre un ennemi qui n'en était pas un pour être ensuite relâché dans le monde civil. Une partie qui fut tout sauf de plaisir. Au sein de ces cases torturées, nous aurons même droit à des dessins de hiéroglyphes incas, des cases d'introspection mise en image et commentée. C'est un effet très particulier, mais je le trouve d'une force incroyable. C'est très dur à expliquer, mais il faut le voir pour le comprendre. Encore une fois, je suis admiratif devant la mise en scène.

Et vous, bande de petits veinards, vous avez en sus la chance de pouvoir acheter la réedition de 2010. Manu Larcenet à enrichie cette nouvelle édition de quelques planches supplémentaires, très simple, avec un personnage à lunette qui a pris Presque dans un bac de sa librairie avant d'être apostrophé par Larcenet qui explique notamment la genèse et ce qu'il pense de son ouvrage actuellement (grosso modo, il en est mécontent dirait-on). Très intéressant à lire pour comprendre mieux l’œuvre. Une façon de voir l'artiste à travers l’œuvre, tout en restant dans son cadre. Je ne sais pas si je me suis fait bien comprendre.

Au final, que penser de Presque de Larcenet ? Il y a plusieurs façons d'aborder ce livre. Tout d'abord, nous pouvons y voir simplement une des premières œuvres d'un grand maitre de la BD actuel (qu'il le veuille ou non d'ailleurs, il a ce rôle). Ensuite, nous pouvons y voir une œuvre graphique époustouflante, très en dehors de ce qu'on trouve habituellement en rayon dans les magasins (surtout si on en fouille pas beaucoup). Enfin, nous y avons également une œuvre forte et poignante, témoignage choc d'une tranche de vie très courte, riche en émotion.
Par contre, nous ne pouvons pas y trouver quelque chose d'instructif, d'humoristique ou même de distrayant. C'est profond, sans être philosophique, plus proche d'une poésie funèbre (ou macabre) que d'une BD passe-temps. C'est quelque chose qu'on lit pour en tirer des émotions, et pas pour rester indifférent. Du coup, il vaut mieux savoir à quoi s'attendre avant d'ouvrir ou d'acheter l’œuvre. C'est fort, ça pique, et du fait ça ne plaira pas à tout le monde. Et ce n'est surement pas la meilleure œuvre pour aborder Larcenet, puisqu'elle peut vous rebuter avant de lire d'autres choses. Même si j'ai personnellement commencé par celle là.

(Chronique n°10)